30 SEPTEMBRE 2026
Quand l’amour fait disparaître le sujet : se perdre dans le couple et retrouver sa parole
Le couple

Il arrive que l’on consulte pour « réparer » quelqu’un.
C’est parfois même ainsi qu’un couple arrive en thérapie : l’un parle beaucoup, explique, raconte, interprète ; l’autre acquiesce. Oui. Oui. Oui.
Et, presque imperceptiblement, une représentation se construit : celui qui parle serait celui qui sait, tandis que l’autre serait celui qui ne sait plus très bien parler pour lui-même. Celui qui aurait un problème. Celui qu’il faudrait aider à changer.
J’appellerai ici cet homme Wilfrid. Ce prénom, comme certains éléments de la situation, a été modifié afin de préserver la confidentialité.
Lorsque je le rencontre avec sa compagne, je me laisse moi-même prendre quelque temps dans cette représentation. Elle parle beaucoup de lui. Elle explique ce qu’il ressent, ce qu’il ne fait pas, ce qu’il devrait faire davantage. Wilfrid, lui, intervient peu.
Je rencontre donc d’abord un homme que je perçois comme extrêmement inhibé.
Et puisque je suis thérapeute, mon premier mouvement consiste tout naturellement à vouloir l’aider à sortir de cette inhibition.
Quand le patient désigné n’est peut-être pas « le problème »
Une thérapie individuelle commence.
J’essaie d’abord des outils issus des thérapies cognitives et comportementales. Mais Wilfrid ne s’en empare pas. Les exercices restent extérieurs à lui. Les propositions ne prennent pas.
J’essaie une autre approche thérapeutique. Même difficulté.
Pendant quelque temps, je pourrais presque avoir l’impression de parler seule.
La tentation, pour un thérapeute, serait alors de conclure à une « résistance » : le patient ne voudrait pas changer.
Mais résister à quoi ?
Peut-être faut-il quelquefois entendre la résistance autrement.
Et si cet homme ne s’emparait pas des outils parce qu’au fond de lui quelque chose protestait déjà ?
« Je ne suis peut-être pas celui qu’il faut réparer. »
Cette hypothèse change considérablement la manière d’écouter.
Je cesse progressivement de chercher la bonne technique qui pourrait le transformer. Nous entrons dans quelque chose de beaucoup plus simple en apparence : une psychothérapie par la parole.
Je lui laisse davantage de place.
Et surtout, lorsqu’il peine à organiser ce qu’il éprouve, je lui prête parfois mes mots.
Prêter des mots sans voler la parole
Cela me fait penser à Bion et à sa notion de fonction contenante.
Certains vécus psychiques sont éprouvés avant de pouvoir être représentés. Ils sont là, mais ils ne sont pas encore véritablement pensables ou dicibles.
Le thérapeute peut alors temporairement servir de contenant : recevoir quelque chose de brut, tenter de le transformer, puis le restituer sous une forme qui puisse être reprise par le patient.
Je dirais volontiers qu’ici il ne s’agissait pas tant de lui « prêter un appareil à penser » — car Wilfrid pensait — que de lui prêter momentanément un appareil à dire.
Je lui proposais parfois une formulation :
« Est-ce que ce que vous essayez de me dire pourrait ressembler à cela ? »
Il pouvait répondre oui.
Mais, de plus en plus souvent, il répondait aussi :
« Non. Ce n’est pas exactement ça. »
Et cette petite phrase était précieuse.
Car dire à son thérapeute : « Non, ce n’est pas cela que je pense », c’est déjà reprendre possession de sa parole.
De l’objet dont on parle au sujet qui parle
Lacan nous a appris à distinguer l’individu que nous imaginons maîtriser entièrement son discours d’un sujet qui se constitue aussi dans et par la parole.
Ce qui me frappait chez Wilfrid était précisément cette transformation.
Au début, on parlait de lui.
Puis, peu à peu, il parla.
La différence semble minuscule. Elle est immense.
Dans le premier cas, il pouvait presque devenir l’objet du discours de l’autre : celui qu’il faudrait améliorer, stimuler, réparer, pousser plus haut.
Dans le second, il devenait celui qui pouvait dire :
« Voilà ce que je veux. »
« Voilà ce que je ne veux plus. »
« Voilà comment je souhaite être aimé. »
À un moment de son histoire revient ainsi une phrase essentielle : il avait le sentiment qu’on ne l’aimait pas tel qu’il était, mais tel qu’il aurait dû devenir.
Toujours mieux.
Toujours plus haut.
Toujours davantage conforme à un idéal.
Or l’amour peut devenir profondément douloureux lorsqu’il ne s’adresse plus à celui qui est là, mais au personnage que l’on voudrait fabriquer à sa place.
Peut-on disparaître dans une relation amoureuse ?
Oui, d’une certaine manière.
Il ne s’agit évidemment pas de disparaître réellement ni de ne plus avoir de personnalité.
Mais certaines relations produisent une étrange réduction de l’espace psychique.
Pour maintenir le lien, éviter le conflit ou continuer à être aimé, une personne peut renoncer progressivement à ses propres mouvements : ses refus, ses colères, ses désirs, ses préférences.
Elle s’adapte.
Puis s’adapte encore.
Jusqu’à parfois ne plus très bien savoir ce qu’elle souhaite elle-même.
Les frontières entre l’amour et la soumission deviennent floues.
Et paradoxalement, ce sont parfois les relations les plus passionnelles qui comportent ce risque. Lorsque l’autre occupe une place considérable dans notre économie psychique, la peur de le perdre peut conduire à accepter ce que nous n’aurions jamais accepté ailleurs.
Wilfrid me dira d’ailleurs quelque chose qui résume admirablement ce paradoxe : jamais une relation ne l’avait autant fait disparaître, et jamais il n’avait autant aimé.
Ces deux propositions ne sont pas nécessairement contradictoires.
La séparation : une perte, mais parfois aussi des retrouvailles
Puis le couple se sépare.
Lorsque Wilfrid me l’annonce, il est profondément ébranlé.
Il souffre.
La séparation n’est donc absolument pas présentée ici comme une libération triomphale. Perdre quelqu’un que l’on aime reste une perte.
Et pourtant quelque chose apparaît presque simultanément.
Sa parole change.
Il devient beaucoup plus présent dans les séances.
Il exprime ses émotions, ses contradictions, ses souhaits.
Il ose davantage dire ce qu’il pense.
Et je réalise alors quelque chose qui remet également en question mon premier regard de thérapeute :
l’homme que j’avais imaginé presque dépourvu de désir était extrêmement désirant.
Il ne fallait peut-être pas fabriquer ce désir.
Il fallait qu’il puisse à nouveau disposer d’un espace où celui-ci puisse exister.
Le contre-transfert comme instrument clinique
Le thérapeute n’observe jamais une situation depuis un laboratoire parfaitement neutre.
Il ressent.
Et ses propres mouvements psychiques peuvent parfois devenir des instruments de compréhension, à condition de les interroger plutôt que de les agir.
Au début de cette thérapie, mon contre-transfert était teinté d’une volonté de protection : j’avais envie d’aider cet homme vulnérable, presque de le remettre debout.
Puis mon regard change.
Je découvre quelqu’un de vivant, capable d’émouvoir, de séduire, de désirer et d’être désiré.
Ce déplacement de mon propre regard devient alors une information clinique importante.
Peut-être que quelque chose de comparable est en train de se produire chez lui : il ne se présente plus comme celui qu’il faudrait réparer.
Il se présente à nouveau comme un homme.
Une thérapie ne fabrique pas un sujet
À plusieurs reprises, Wilfrid m’attribuera une partie de ce changement.
Je lui répondrai pourtant que le travail lui appartient.
Une psychothérapie ne crée pas quelqu’un.
Elle peut offrir un espace suffisamment contenant pour que ce qui avait été étouffé, empêché ou recouvert puisse réapparaître.
Le thérapeute n’est donc pas celui qui « rend » sa parole au patient comme s’il la détenait.
Il peut seulement aménager les conditions permettant au patient de la reprendre.
C’est sans doute l’une des choses les plus émouvantes de notre métier : assister au moment où quelqu’un cesse progressivement d’être seulement celui dont les autres parlent, pour redevenir celui qui peut parler en son nom.
Et quelquefois cela ne demande pas des années.
Quelquefois, dès que la configuration relationnelle se modifie et qu’un autre espace devient possible, le sujet surgit avec une rapidité étonnante.
Il était déjà là.
Aimer sans disparaître
L’enjeu n’est donc évidemment pas de conclure qu’il faudrait moins aimer pour moins souffrir.
Il serait plutôt d’apprendre à reconnaître une frontière essentielle :
aimer quelqu’un n’implique pas de disparaître pour lui.
Un couple suffisamment vivant devrait pouvoir supporter deux sujets.
Deux désirs.
Deux paroles.
Deux personnes capables de dire oui, mais également non.
Et peut-être qu’une relation commence à devenir dangereuse psychiquement lorsque l’un des partenaires ne peut continuer à être aimé qu’à condition de devenir celui que l’autre attend.
Sortir d’une telle relation ne signifie pas nécessairement cesser d’aimer.
Cela peut commencer beaucoup plus simplement :
retrouver la possibilité de dire « Je ».
Une lecture lacanienne : le sujet dans le champ de l’Autre
Chez Lacan, le sujet ne se construit pas seul. Il advient dans ce qu’il appelle le champ de l’Autre : le monde du langage, des attentes, des mots et des représentations qui viennent d’abord des autres.
Nous sommes tous, dès l’enfance, parlés avant même de pouvoir parler pleinement en notre nom.
Dans certaines relations amoureuses, ce phénomène peut prendre une forme particulière : le discours de l’autre devient si envahissant que le sujet finit par ne plus savoir clairement ce qu’il pense, ce qu’il veut ou ce qu’il désire lui-même.
Il devient alors davantage celui dont on parle que celui qui parle.
Le mouvement thérapeutique peut consister à faire réapparaître un écart entre ce que l’Autre attend et ce que le sujet éprouve réellement.
À partir du moment où quelqu’un peut dire :
« Ce n’est pas ce que je veux. »
ou :
« Ce n’est pas ainsi que je souhaite être aimé. »
quelque chose de sa subjectivité réapparaît.
Et avec elle, son désir.
On pourrait résumer ce mouvement ainsi :
L’Autre parle de moi → je me conforme → je m’efface → je dis ce que je veux → je redeviens sujet.
Un premier échange peut permettre de faire le point