Quand je rencontre cette petite fille de cinq ans, quelque chose me frappe immédiatement : elle semble totalement « en vrac ».
Elle passe d’un objet à l’autre sans pouvoir s’arrêter, touche à tout, cherche surtout les objets interdits de mon cabinet — particulièrement mon iPad et mes affaires personnelles. Pendant les deux premières séances, elle paraît incapable de se poser.
À la maison, les choses se passent très mal. Ses parents sont séparés et sa mère semble très seule pour poser des limites. Lors de la première séance avec les deux parents, je suis frappée par le fait que le père rit lorsque sa fille répond à sa mère ou déborde complètement de sa place d’enfant.
À l’école, pourtant, tout fonctionne normalement. C’est une petite fille sans difficulté particulière. C’est surtout à la maison que les tensions explosent.
Sa mère m’explique aussi qu’elle-même ne peut pas prendre une douche ou aller aux toilettes sans laisser la porte ouverte. Quelque chose semble se jouer autour de la séparation.
Cette petite fille refuse d’aller aux toilettes lâcher ses selles et garde encore sa couche. Je me surprends alors à penser : se séparer de quelque chose de son corps, laisser partir quelque chose de soi, est-ce aussi se séparer de la mère ?
Pendant les séances, je ressens fortement quelque chose de l’ordre de l’identification projective, au sens kleinien : comme si elle déposait en moi ce qu’elle ne pouvait pas contenir elle-même.
Je tente alors moins de « l’interpréter » que de la contenir psychiquement, dans une forme de holding au sens de Donald Winnicott.
Je lui propose une seule activité ayant un début et une fin avant d’en changer, pour la contenir : la pâte à modeler, la poupée, le dessin ou la maison Playmobil, par exemple.
Elle choisit presque toujours la maison Playmobil, même si elle tente d’obtenir mille autres choses en même temps.
Puis quelque chose commence doucement à changer.
Lors de la troisième séance, elle ne joue pas vraiment de manière symbolique. Elle passe surtout son temps à ranger minutieusement les petits objets de la maison Playmobil, chaque chose à sa place.
Je me surprends à penser que cette activité a peut-être pour fonction de rassembler quelque chose d’elle-même, comme si elle essayait de réunifier des morceaux épars de son monde intérieur.
À la quatrième séance, un début de jeu symbolique apparaît enfin. Très timidement, elle accepte que je joue un peu avec elle.
Sa mère me dit alors, lorsque je vais la chercher pour conclure la séance :
« Ça y est, elle va aux toilettes. »
Mais avec une condition : elle emporte le téléphone de sa mère pour écouter de la musique sur YouTube pendant qu’elle y va.
Sa mère ajoute :
« Peut-être qu’elle a peur quand les crottes tombent. »
Cette phrase me touche. Je pense alors à une angoisse très archaïque : la peur de perdre une partie de soi, la peur qu’en laissant sortir quelque chose du corps, quelque chose de soi disparaisse aussi.
Chez certains enfants, le symptôme ne parle pas seulement de propreté ou d’éducation. Il peut devenir une manière d’exprimer des angoisses beaucoup plus profondes autour de la séparation, du contrôle, de la sécurité intérieure et des limites du corps.
La séance suivante est beaucoup plus difficile. La mère arrive presque en pleurs. Elle est catastrophée. Elle ne comprend pas pourquoi, après une légère amélioration, tout recommence.
Sa fille est devenue extrêmement violente avec elle : elle la tape, lui jette des objets, la provoque sans arrêt.
Je me surprends alors à penser que quelque chose se joue peut-être autour de l’agressivité sadique et du refus de lâcher prise.
Cette petite fille semblait déjà lutter contre toute forme de séparation : se séparer de la mère, se séparer d’une partie de son corps, accepter de perdre quelque chose, obéir, renoncer à la toute-puissance.
Je pense alors à cette phase dite « sadique-anale » décrite par les psychanalystes : une période où les enjeux de contrôle, de rétention, d’opposition et de pouvoir deviennent centraux.
Comme si lâcher quelque chose revenait à perdre une partie de soi.
Comme si obéir revenait à être dominée.
Pendant cette séance, elle redevient totalement dispersée. Impossible de jouer, impossible de penser avec elle. Elle ne fait que provoquer, attaquer le cadre, chercher la limite.
Je finis par dire à la mère :
« Je suis désolée, je n’arrive pas à travailler avec elle aujourd’hui. »
Je propose alors quelque chose de différent : laisser la petite fille dessiner pendant que je parle seule avec sa mère — sachant que l’enfant écoute et participe, bien sûr !
Et c’est à ce moment-là que la mère craque.
Elle parle de son épuisement, de sa solitude, des limites qu’elle essaye de poser sans y parvenir réellement.
J’ai alors le sentiment très fort que quelque chose se joue aussi du côté du père.
Les parents sont séparés, et j’ai été frappée dès la première séance par le fait que le père semblait rire lorsque sa fille attaquait sa mère ou débordait complètement de sa place d’enfant. Comme si l’enfant venait exprimer dans son comportement quelque chose du conflit entre les parents.
J’ai alors proposé de revoir le père avec sa fille.
Car dans certaines situations, on croit que tout va mieux… puis le symptôme revient autrement.
Et cela rappelle à quel point un enfant ne grandit jamais seul.
Même en cas de séparation, le rôle du père reste essentiel : non pas contre la mère, mais aux côtés de la mère.
Un enfant a besoin de sentir que les adultes tiennent ensemble autour de lui, même lorsqu’ils ne vivent plus ensemble.
Sinon, il peut se retrouver au milieu d’un conflit qui le dépasse complètement.
On dit souvent :
« Il faut tout un village pour élever un enfant. »
Cette phrase, reprise notamment par Boris Cyrulnik, rappelle combien un enfant a besoin d’un entourage suffisamment solide, cohérent et contenant pour pouvoir grandir en sécurité.
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